vendredi 11 janvier 2019

Au commencement


Bereshit, le mot Genèse

Le mot alliance, Beriyth, a en hébreux la signification de trancher, ce qu’on retrouve dans le texte à travers la circoncision, mais aussi dans la séparation d’avec Loth (sépare-toi, je te prie, d'avec moi), ou, celle de Sarah et de Hagar (Chasse cette servante) la séparation d’Ismaël et d’Isaac (le fils de cette servante n'héritera point avec mon fils) ou d’Abram avec son père (Sors de ton pays, et d'avec ta parenté, et de la maison de ton père). De sorte que ce « trancher », la séparation, la division, le  partage sont au cœur des aventures d’Abraham.
Les rabbins qui ont toujours aimé les jeux de mots, ont remarqué que le mot Genèse, en Hébreux Bereshit, pouvait se décomposer en Ber, Esh, et It, en rassemblant les extrêmes ils forment le mot Berit, alliance, au milieu Esh, le feu. On comprend ici que le mot « alliance » n’a aucun sens dans le contexte de création du monde.  L’alliance apparaitra plus tard quand Eve cherchera à se coller à Adam. Mais pour le moment, il n’y a ni Eve ni Adam juste un feu qui passe au milieu d’une coupure. Nous retrouvons là le caducée des médecins.
Reprenons la séquence de la création :
1 Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. 
L’impression que l’on a là, c’est que l’ensemble de la création est condensé dans ce verset et que le reste du texte ne sera là que pour montrer comme elle se déploie. Tout est dit. Ou pas. Peut-être qu'il n'est dit que ce qui est écrit là : les cieux et la terre. Dieu crée deux mondes, l'un multiple et masculin, l'autre singulier et féminin. Nous aurons à discuter cette question quand il s’agira d’examiner la généalogie de Jacob, ses douze fils, sa seule fille.

Jung appelle Plérôme le temps avant le commencement et la première déchirure. Il dira de lui dans les sept sermons :
Le Néant et la Plénitude, nous l'appelons le PLÉRÔME. En lui le penser et l'être cessent, car l'éternel et l’infini n'a pas de qualités. Nul n'est en lui, car il serait alors distinct du Plérôme et aurait des qualités qui le différencieraient du Plérôme comme quelque chose. Dans le Plérôme est rien et tout: il n’est pas profitable de réfléchir sur le Plérôme, car cela signifie: se dissoudre soi-même.
Le yin et le Yang des chinois, au commencement, Dieu créé l’opposition.
La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
Remarquons ici le dualisme initial : Informe et vide, ténèbres et abîme, L’esprit de Dieu et les eaux. La raison en est l’opposition créée ci-avant. Ici, il n’y a encore rien, juste l’opposition des contraires :
Les qualités sont les COUPLES OPPOSÉES, comme  l’Effectif et l'Inefficace,
la Plénitude et le Vide,
le Vivant et le Mort,
le Différent et l'Identique,
Le Clair et l'Obscur, 
le Chaud et le Froid, 
l'Energie et la Matière, 
le Bien et le Mal, 
le Beau et le laid, 
l'Un et le Multiple, etc.
A ce stade, les qualités existent en Dieu mais ne sont pas encore manifestées. Quand elles le seront, le vide éloignera le plein et créera l’espace. C’est parce que le chaos se différencie qu’apparaissent les mondes, c’est parce que le masculin s’éloigne du féminin que se crée l’homme.

Les couples d'opposés sont les qualités du Plérôme, qui ne sont pas, parce qu'elles s'annulent. 
Poursuivons :
Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.
Avant que Dieu ne sépare les eaux il ne saurait y avoir quelque chose aussi Lumière et Ténèbres sont un principe métaphysique qui ordonne l’ensemble de la création alors qu’il n’y a encore rien. Pourtant le  texte affirme que c’est à partir de cette séparation que le temps est créé. Il est question de soir et de matin alors que nul astre ne domine le ciel. Le temps ici précède l’étendu. Peut-être est-ce l’oscillation de l’onde lumineuse qui rythme le monde ?
Bien qu’à ce stade le jour et la nuit ne saurait exister, Dieu appelle ainsi la Lumière et les Ténèbres, ce qui entraine que le monde que Dieu s’apprête à créer sera intelligible[1] Bon d’accord, à mal nommer les choses on risque de pires ennuis. La lumière et les ténèbres, le temps et l’intelligibilité sont les trois premières créations du premier jour. Il est assez probable que les deux dernières découlent de la première. Remarquons que la notion de lumière s’applique aussi bien pour les objets matériels que pour les objets spirituels. Est dans la lumière ce qui est conscient, est dans les ténèbres ce qui est inconscient. Ce double niveau de la lumière comme réalité matérielle et réalité spirituel, doit nous inciter à voir les créations toujours selon des deux plans, le plan matériel et le plan spirituel.


Dieu dit : Qu'il y ait une étendue entre les eaux, et qu'elle sépare les eaux d'avec les eaux. Et Dieu fit l'étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l'étendue d'avec les eaux qui sont au-dessus de l'étendue. Et cela fut ainsi. Dieu appela l'étendue ciel. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le second jour.
Le deuxième jour Dieu crée une étendue, le ciel, qui lui permet de séparer les eaux d’en haut et les eaux d’en bas.  C’est la création de l’au-delà, ou en langage moderne de l’inconscient.

9 Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse. Et cela fut ainsi. Dieu appela le sec terre, et il appela l'amas des eaux mers. Dieu vit que cela était bon. 
 
La terre apparait le troisième jour avec un phénomène étrange : les eaux d’en bas se rassemblent et forment la terre, apparait le sec et les amas d’eaux mers. Le principe ici est simple : la division crée le désir d’union. Nous ne sommes que le troisième jour, c’est-à-dire bien avant l’apparition des créatures. Il s’agit fondamentalement de la séparation entre le sec et l’humide, c’est la sortie de la bouillie chaotique initiale. Sur le plan terrestre il s’agit des continents et des océans, sur le plan psychique il s’agit du conscient et de l’inconscient. Sauf que cette séparation n’est pas faite par la division mais par le rassemblement. La division du deuxième jour crée le rassemblement du troisième jour.
A ce stade nous voyons l’apparition de ce qu’il est communément appelé amour. Que se passe-t-il ? La séparation crée le manque. Dès que Dieu place l’étendu qui sépare le monde entre ici-bas et au-delà le manque apparait et avec lui l’amour. Le manque se manifeste comme Désir de Dieu, la créature provient de Dieu et aspire à y retourner, elle est habité par la nostalgie des origines. Mais en raison de l’étendu qui fait obstacle, la divinité est inaccessible. Alors les créatures reportent leur désir sur d’autres créatures semblables à elles.  Par exemple, sous l’effet de l’érosion, les particules d’or s’assemblent avec les particules d’or et forment les filons d’or. Ici les pierres s’attirent entre elle, pendant que l’eau colle à l’eau.
In fine, même les pierres aiment.  C’est la loi d’attraction universelle, de Newton, l’expression de l’amour pour tout ce qui possède un corps et qui par le fait est séparé de Dieu. La pesanteur est alors le désir d’union des objets massiques.

Il existe une sorte de dallage dont l’origine remonte à l’antiquité connu chez les Francs-maçons sous le nom de pavé mosaïque. C’est un damier de dalles carrées blanches et noires, ou rouges, composant le sol entier ou un espace rectangulaire au centre de la loge.  Ce pavé est en relation immédiate avec le troisième jour, jour de l’apparition des contraires par rassemblement. A ma connaissance, aucun texte biblique, notamment le Livre des Rois, ne fait allusion à un dallage noir et blanc concernant le Temple de Salomon[2]. Il apparait cependant dans le livre d’Esther au verset 6 du premier chapitre dans la description des fêtes royales : « Des lits d'or et d'argent reposaient sur un pavé de porphyre et de marbre blanc, de nacre et de marbres noires. » En réalité il est assez difficile de savoir précisément ce que décrit ici le livre d’Esther, les mots y sont incertains aussi nous contentons nous de la version habituelle.  Ce qui nous intéresse ici est de voir le damier bicolore, mais de voir également que les pierres qui le composent sont aussi des pierres bicolores : le marbre est une pierre de couleur blanche mais qui présente du veinage qui forme des marbrures, souvent le fait d’oxyde métallique.  Le porphyre[3], du grec ancien πορφύρα, porphýra (« pourpre »), en référence à la variété rouge qui était la plus connue, est une roche volcanique qui présente une texture caractérisée par de grands cristaux de feldspath de couleur pourpre noyés dans une pâte rosée.  Le  porphyre rouge antique dont il est question ici est une pierre rouge tachetée de blanc. J’insiste d’une façon qui peut paraître excessive, mais sur le plan symbolique, le mariage des contraires c’est plutôt le blanc et le rouge que le noir et le blanc. La chair et le sang, le corps et l’esprit.
Le pavé mosaïque est l’image de la terre-mer originelle, dans laquelle s’inscrivent la division et l’ordonnancement des contraires.
Le mot Porphyre est néanmoins un mot à double entrée, probablement par simple effet du hasard, peut-être par un choix éclairé. Porphyre est le nom d’un philosophe néoplatonicien, Porphyre de Tyr[4], connu pour avoir été le disciple de Plotin. Ce qui nous a interpelé, c’est son « arbre de Porphyre », un schéma qui lui permet de classer les sujets d'après le genre et l'espèce, et qui comprend les concepts suivants : l'essence, le genre, la différence, l'espèce etc…  qui sont classés suivant une série de couple d’opposés, vide et plein, animé et inanimé, rationnel et irrationnel, etc... Ce qui nous renvoie à  notre point thème, celui de la division et du partage.
Dans le Livre Rouge Jung dessine une sorte d’arbre de Porphyre. Le dessin est muet mais l’on reconnait la forme de l’arbre avec son tronc central et, de part et d’autre, les branches qui tiennent les principes opposés. La couleur y suit un motif que l’on retrouve dans tous ses dessins de cette période, à savoir un motif bicolore en forme de volutes et de flammèches. Le choix de Jung pour ce motif n’est pas innocent, il s’agit de montrer que la création est construite sur l’opposition des contraires comme si l’espace ne pouvait se développer sans que les contraires en s’opposant ne lui donnent de l’ampleur.
Pour comprendre pourquoi même les pierres aiment, il faut partir de cette parole qu'Ibn Arabi[5] a mis dans la bouche de Dieu : « j’étais un trésor caché, et j’ai aimé être connu, aussi ai-je créé le monde. »
Cette parole montre le mouvement de Dieu, vers Dieu, par la créature. Dieu veut être regardé, sans doute est-il narcissique. Il produit la créature en la séparant de lui, celle-ci est créée par extraction et séparation. Cette  créature par sa naissance même, son être même, se trouve soumise à la relation d’Amour, produite par le manque. Lorsque Dieu divise le monde, la créature séparée éprouve le manque de son unité originelle et c’est ce manque que nous appelons Amour, amour qui relie Créateur et créatures, et créatures entre elles, en vertu duquel Dieu aime Ses créatures et Ses créatures L’aiment en retour. Amour par lequel Dieu connaît ses créatures et ses créatures Le connaissent. Ainsi Dieu se connaît lui-même dans l'échange d'amour envers ses créatures.
Ce n'est pas sans raison que la bible utiliser le verbe connaitre pour désigner l'acte sexuel : l’amour est le véhicule de la connaissance. Nous en avons vu la manifestation dans l'éducation d'Isaac, sans l'amour entre le père et le fils, le voyage vers la montagne aurait été vain.
Cet amour est universel et équanime puisqu’il est fondé sur la séparation universelle entre les créatures et le créateur. Ce n’est que par l’attitude de la créature envers son Créateur que cet amour devient bénéfique ou maléfique.   

Le troisième jour se poursuit avec l’apparition des plantes et de leur semence ainsi que des arbres avec leur fruit. Le règne végétal – qui deviendra la nourriture – apparait là avec les marques de la reproduction sexuée.  Le mot n’est pas explicite, mais nous avons déjà évoqué le caractère fendu du noyau et de la semence, ajoutons ici que le mot « sexe » provient du latin du latin secare «couper, diviser». S’il n’y a que deux sexes, c’est que ceux-ci relèvent de l’opposition des contraires, comme le jour et la nuit, le sec et l’humide, le chaud et le froid.
Nous n’allons pas aller plus loin dans l’examen de la création la suite n’apportant rien à notre propos. Les jours suivants verront la création des astres, suivis de la création de animaux marins et aériens, puis des animaux terrestres, compris l’homme.
Là aussi, la création du soleil après la terre et les plantes peut paraître absurde pour un esprit rationnel, mais il ne faudrait pas croire que ceux qui ont écrit cela, ont commis cette faute par sottise. Non, acte délibéré qui fait sens sur le plan symbolique.




[2] Mentionné dans l’évangile de Jean en 19 :13. Pilate, ayant entendu ces paroles, amena Jésus dehors; et il s'assit sur le tribunal, au lieu appelé le Pavé, et en hébreu Gabbatha
[3]En hébreux : Behat : usage unique dans la bible
[4] 234 -v.310 Ap JC – Tyr, par un heureux hasard, renvoie à Hiram de Tyr, l’architecte de Salomon.
[5] Al-Futûhât al-Makkiya d'Ibn 'Arabî, II, p. 322, chap. 178 hadith apocryphe. Ibn Arabi (1165-1240) est considéré comme le plus grand maître (cheikh al-akbar) dans la tradition soufie mais est plutôt déconsidéré par l’orthodoxie islamique. En particulier parce que sa doctrine flirte avec le panthéisme.

jeudi 10 janvier 2019

Les animaux


Les animaux

Et l'Eternel lui dit : Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe.
Au passage soulignons l’erreur de quelques traductions qui, sans doute pour en améliorer la qualité littéraire, parle  « d’une génisse, d’une chèvre et d’un bélier ayant chacun  trois ans» mais réduisent la force de l’expression symbolique en gommant la triple répétition du chiffre trois.


A ce stade reprenons le dictionnaire des symboles pour éclairer les images qu’on nous présente.
Les trois premiers animaux d’abord, dont nous pouvons dire qu’ils ont pour points communs d’être des mammifères, des animaux domestiques et des animaux à cornes. Ce seront les seuls qui seront découpés.
La génisse d’abord. La génisse est une jeune vache qui n’a pas encore vêlé mais dispose de tous les attributs pour le faire, elle est en attente d’être fécondée. «D’une façon générale, la vache, productrice de lait est le symbole de la terre nourricière….Elle est la fertilité, la richesse, le renouveau, la Mère. »[1]

Sans en épuiser le sens, ces quelques mots suffisent à souligner l’aspect maternel, maternant et terrestre de la vache. Le fait qu’il s’agisse ici d’une génisse renforce l’idée que ces qualités ne sont que potentielles  et demandent à être actualisées par la fécondation.
Le bélier ensuite :
Ardent, Mâle, instinctif et puissant, le bélier symbolise la force génésique qui éveille l’homme et le monde et assure la reconduction du cycle vital au printemps de la vie comme celui des saisons.
Devant de telles images des puissances féminines et viriles, il y a tout lieu de penser que la chèvre qui se trouve entre les deux est leur enfant, la génisse et le bélier. Or voilà que le dictionnaire des symboles affirme que la chèvre est associée à la manifestation de Dieu de façon très ancienne. La chèvre serait à lors l’enfant divin des puissances telluriques et célestes qui lui donne naissance.
Nous sommes donc en présence d’une triade de type « Père, mère, fils ». La plus connue des triades du monde chrétien étant la trinité et sous une forme plus imagée, la sainte famille. Egalement le caducée des médecins qui représente deux forces antagonistes qui s’enroulent autour d’un axe vertical. Représentation de deux forces qui s’opposent et qui alternent, mues par un mouvement ascendant. Symbole qui justifie le mot de Jünger : toute guérison est miraculeuse. C’est la différence des sexes et de la reproduction sous fond de luttes éternelles, l’opposition des contraires. Pas d’égalité entre les sexes, simple opposition des contraires.
Le fait que les animaux aient trois ans permet au texte de souligner le chiffre trois, répété trois fois, mais la signification de ce trois-là est quelque peu différente du précédent, il ne s’agit pas d’une triade mais de la marque d’un cycle qui, avec le trois, marque le temps de l’accomplissement.  Nous trouvons le chiffre trois en filigrane du texte, par exemple dans l’âge d’Abraham qui a 99 ans au moment des faits, ou encore les trois anges qui visitent Abraham et Sarah.
Puisqu’on parle de numérologie, parlons du quatre, les 400 ans, les 400 sicles. 100 étant le chiffre de l’accomplissement parfait. Il y a encore le quadrilatère de Mamre ou celui d’Hébron.  Ce qui relie ces chiffres est l’axiome de Marie : Un devient Deux, Deux devient Trois et du troisième vient l'Un comme quatrième. Dans ce contexte le trois est celui qui rompt le cycle de la dualité pour atteindre à l’accomplissement. Donc il s’agit d’une dynamique. De l’un sort le deux, le couple. Mais comme le couple relève du conflit, apparait le trois. C’est la triangulation œdipienne qui permet de la résolution du conflit par la mise en place de règles.

Abram prit tous ces animaux, les coupa par le milieu, et mit chaque morceau l'un vis-à-vis de l'autre; mais il ne partagea point les oiseaux.
Nous savons qu’Abram a demandé un signe à Dieu et nous voilà regardant Abram partager les animaux. Ce partage est ce signe. Ce n’est pas un sacrifice, juste un signe. Or un signe est fait pour être regardé afin qu’apparaisse la signification. Comme les animaux terrestres relèvent du corps, il faut commencer par regarder notre corps que nous constatons partagé. Tout, en dehors du tube digestif et de la colonne vertébrale, y est réparti en deux parts symétriques de chaque côté d’un plan vertical : ainsi notre cerveau est fait de deux hémisphères, notre nez de deux narines, ainsi nos deux bras, nos deux jambes, nos deux yeux.
Petite anecdote hautement symbolique, Il y a sur  le corps de l’homme mâle, une trace de couture que les savants appellent le raphé périnéal (ou raphé médian). Celle-ci est située entre les deux testicules et chemine le long de la face postérieure du pénis jusqu’au frein et longitudinalement sur le scrotum jusqu’à l’anus. Cette couture provient de la réunion pendant l’embryogénèse de deux tissus à l’origine séparés. Ces deux tissus forment les bourses chez l’homme, les petites lèvres chez la femme. En effet, lors du développement fœtal, l’appareil génital est d’abord identique chez la fille et le garçon,  et ce n’est qu’au bout de la neuvième semaine qu’il se différencie,
Dans le discours d’Aristophane, un des interlocuteurs du Banquet de Platon, l’androgyne apparaît comme un être fait de quatre pieds, quatre mains, quatre oreilles, et deux sexes différents.
Or ce que nous apprend l’embryogénèse, c’est que le sexe apparait comme possédant les deux sexes, les testicules et les ovaires, avant de se différencier la neuvième semaine. Les ébauches de testicules disparaissant chez le fœtus femelle, tandis que les ébauches d’ovaires disparaissent chez le fœtus mâle. Nous trouvons dans la formation du corps une construction en deux temps de la sexualité humaine, Dans le premier temps où le sexe est indifférencié,  il contient déjà les marques de la différenciation puisqu’il se prépare aux deux éventualités, celle d’être mâle ou celle d’être femelle. Ce qui confirme bien que la division est antérieure à la séparation des sexes.

Mais avant même la question de la formation de l’appareil génital humain nous savons que l’embryon se forme par division cellulaire de l’œuf fécondé, processus fondamental du vivant  puisque nécessaire à la génération de tout organisme.

Ce que rappelle également le Coran « Certes, c'est Dieu qui fait fendre la graine et le noyau » (Coran, 6 : 95)

Le signe de croix des chrétiens, avec le geste de la main qui, du front au nombril, glisse sur le sternum puis marque le côté gauche et le côté droit, est également une représentation du partage des animaux. Il indique la ligne de coupure, puis désigne les deux côtés, le droit et le gauche. Lors de la consécration le prêtre partage le pain, image du corps du Christ. Ce même Christ qui a dit : Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison.[2]

Nous en trouvons également la trace dans la scarification de certains adolescents qui expriment leur mal-être en se tranchant la chair, ou encore chez quelques tribus aborigènes qui allant au-delà de  la simple circoncision se fendent le pénis dans le sens longitudinal, pratique connue sous le nom subincision[3].
C’est grâce à la reconnaissance de cette coupure verticale qu’Abram pourra dire à Loth, Sépare-toi donc de moi; si tu prends la gauche, j'irai à droite; et si tu prends la droite, j'irai à gauche, ou que Dieu demande : Lève donc les yeux, et regarde du lieu où tu es, vers le Nord, vers le Midi, vers l'Orient et vers l'Occident[4].
Nous sommes orientés, c’est la latéralisation, le long d’un axe vertical, définissant la droite et la gauche, le devant et le derrière, et c’est cette orientation qui nous place dans le monde. S’orienter[5] consiste à repérer où le soleil se lève, puis grâce à la connaissance que l’on a de sa droite et de sa gauche, de déterminer où sont le nord et le sud.  La droite côté du Sud, du soleil, du chaud, du sec, direction bénéfique. La gauche côté du nord, du froid et de la pluie, direction funeste. L’est est devant, l’ouest est derrière. [6]

Après que Dieu l’ait invité à parcourir le monde d’est en ouest et du nord au sud, Abram plante ses tentes à Mamre. Or à Mamre existe les bases d’un vaste édifice rectangulaire, probablement un temple, de facture très ancienne, bien plus lointaine que ce qu’affirme l’archéologie officielle d’Israël qui veut qu’il fut bâti par Hérode[7]. 
Or ce temple est bien implanté selon les repères cardinaux.
Ici, mieux qu’ailleurs il faut citer Protagoras « l’homme est la mesure de toute chose » puisque l’homme porte en son corps ce qui l’oriente dans le monde et lui permet de construire la cité.
Soulignons le geste demandé par Dieu : Lève donc les yeux, c’est regarder vers le ciel, et regarde du lieu, c’est regarder vers la terre, où tu es, c’est regarder vers soi, vers le nord …, c’est regarder le monde. Et oui, nous voilà planté dans le monde avec cette injonction divine : regarde le monde depuis le lieu où tu es.
Si dans la Genèse, il y a deux récits de la création, c’est que le premier est un récit en mode objectif, c’est la création du point de vue universel[8], alors que le second est en mode subjectif, c’est la création du point de vue humain. En effet dans le premier texte, le monde est créé indépendamment de l’homme, et celui-ci n’y apparait que lorsque tout est en place pour l’accueillir. Dans ce monde-là la terre est ronde et tourne autour du soleil, alors que dans le second, Il est nécessaire que l’homme existe d’abord en tant que sujet, pour qu’il puisse ensuite connaître le monde. L’homme est créé d’abord, le monde est créé ensuite. Dans ce monde la terre y serait plate et le soleil lui tournerait autour. S’ils semblent incompatibles pour certains, il est pourtant nécessaire que ces deux récits existent puisque la réalité du sujet ne peut être rendue par la description objective du réel.
Seule ne subsiste dans la vulgate scientifique que le discours qui corresponds au chapitre 1 de la genèse (avec quelques adaptations du genre big-bang et milliards d’années) de sorte que le chapitre 2, qui voit Adam créé dans un univers vide que Dieu remplit pour lui, est devenu impensable, alors que, rappelez-vous, lorsque vous avez ouvert les yeux, il n’y avait d’abord rien puis vous avez commencez à regarder puis à voir. Et le monde se créait devant vous au fur et à mesure où vous l’exploriez.             
L’héliocentrisme, devenu le seul modèle de représentation de l’espace, a détruit cette injonction divine : regarde d’où tu es. Le propre du récit religieux est de s’adresser à l’homme/sujet, à s’adresser à sa conscience d’être pensant. Or le sujet disparait face à l’héliocentrisme, il n’est pas réellement nié, il n’est plus. Evidement d’aucuns se réjouissent de cette avancée de la science qui permet à l’homme de s’extraire de soi pour s’ouvrir sur les autres, mais ce sera au détriment de cette vérité pourtant incontournable que l’homme est d’abord un sujet qui pense, et en tant que sujet, qu’il est au centre du monde.
Le chanteur Raphaël affirme dans une chanson : je sais que la terre est plate et prétend que s’il s’autorise cette formule, c’est en raison d’une licence poétique. Pourtant l’homme identifie la platitude de la terre à son rapport à la verticalité. Déplaçant, en tout point où il va, le repère lui permettant d’en juger, l’homme ne peut que constater que la terre est plate. Par l’expérience du quotidien, la seule réalité à laquelle l’homme accède est celle de la terre plate. Ainsi, il s’agit d’une donnée immédiate de la conscience. Et Raphael ne se trompe pas en affirmant qu’il y a un « je » qui « sais » : du point de vue du sujet, le terre ronde est pure abstraction, même lorsqu’elle renvoie à une réalité objective. « Terre plate » est perception subjective, mais vaut-elle moins que « terre ronde » parce qu’elle serait moins vrai ? Imaginons déguster un verre de vin. Y a-t-il une vérité objective lorsqu’on affirme que ce vin est bon ? C’est du même ordre que percevoir que la terre est plate, sauf qu’il n’est plus question ici de « vérité » mais « d’être au monde ». Par contre, ce n’est qu’en observant les astres au lointain que l’homme conçoit que la terre est ronde. Mais cette terre ronde ne peut-être, quand bien même elle serait plus vrai que la terre plate, qu’une vue de l’esprit pour laquelle il nous faut nous projeter hors de la terre dans un effort d’abstraction, pour pouvoir la penser telle.
Grande victoire sur les consciences que les voyages dans la lune diffusées dans la lanterne magique au siècle dernier. Victoire puisque lorsqu’il n’y a plus de sujet, il n’y a plus personne. Plus personne pour résister.
Mais les choses vont plus loin que ça, puisqu’une fois intériorisé cet effort d’abstraction, on en vient à penser le monde selon ce point de vue universaliste qui transforme les humains en objet. Nous devenons alors les démiurges de nous-mêmes, faisant semblant de croire que nous avons prises sur les hommes comme sur une série de pions répartis sur le globe et nous en arrivons à imaginer des solutions mondialistes dans lesquelles le problème humain pourrait être réglé une bonne fois pour toute au moyen de solutions globales, ouvrant la place à l’ordre totalitaire.  Ce qui est évidement une impasse puisque le problème humain ne peut se régler que par l’homme dans sa relation face à Dieu. L’héliocentrisme est ainsi un élément de la lutte contre l’enracinement de l’homme le rendant inapte à décider de lui-même pour lui-même, ce qui qui est bien ou mal, pour lui-même. La révolution copernicienne a dénaturé l’homme dans son rapport au monde. Monde qu’on lui a appris à voir depuis les satellites, alors qu’il habite d’abord dans une rue puis dans un quartier. Evidement on nous apprend que c’est mal, le clan, les quartiers, les tribus tout ça, la famille, la nation et pire encore. Mais si Dieu crée  le monde par division comment allez-vous faire pour vous opposer au processus créatif qui, chaque fois que vous chercherez à unifier, créera, lui, des divisions ?

Quand le soleil fut couché, il y eut une obscurité profonde; et voici, ce fut une fournaise fumante, et des flammes passèrent entre les animaux partagés.
Ce verset conclut la séquence. C’est ce que les biblistes appellent l’encadrement. C’est-à-dire des scènes liées par des correspondances et qui ouvrent et ferment une séquence. Ici, nous avons une petite séquence, Abraham partage les animaux, les flammes passent entre les animaux. C’est le sacrifice de l’alliance dans la tradition juive. Sauf que, nous l’avons vu, il n’y a pas de trace d’un sacrifice, juste d’un signe et le signe est là, les flammes passent entre les animaux. Y a-t-il trace d’une alliance et de quelle nature est-elle ?



[1] DDS
[2] Matthieu 10.34
[3] Comme cette incision suit la ligne de raphé, zone de soudure lorsque la vulve du fœtus se referme pour former le pénis, cette réouverture peut être perçue comme une façon de représenter le sexe féminin sur le sexe masculin. Wikipédia. Ou pas.
[4] Genèse 13 :19          
[5] Du latin oriens, participe présent de orior (« naitre, surgir, se leverparaître »).
[6] Il semble que l’homme soit un animal de l’hémisphère nord.
[7] Enceinte de 48x64 m, hauteur 2m,  taille des pierres env. 10 tonnes. 
[8] Ce récit comporte cependant des erreurs, en particulier dans l’ordre de création des objets cosmiques.

mercredi 9 janvier 2019

Le partage des animaux


Le partage des animaux


Avant de revenir à Hagar nous allons nous arrêter sur la scène qui s’intercale entre les deux promesses divines : gageons que nous allons y trouver la clef de notre énigme puisqu’Abraham demande à Dieu : » Comment saurai-je que tu dis vrai ?». Alors Dieu propose à Abraham de réaliser un petit rituel pour qu’il puisse lui envoyer un signe.
Quatre temps :

Et l'Eternel lui dit : Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe. Abram prit tous ces animaux, les coupa par le milieu, et mit chaque morceau l'un vis-à-vis de l'autre; mais il ne partagea point les oiseaux.
Les oiseaux de proie s'abattirent sur les cadavres; et Abram les chassa.
Au coucher du soleil, un profond sommeil tomba sur Abram; et voici, une frayeur et une grande obscurité vinrent l'assaillir. Et l'Eternel dit à Abram : Sache que tes descendants seront étrangers dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les opprimera pendant quatre cents ans. Mais je jugerai la nation à laquelle ils seront asservis, et ils sortiront ensuite avec de grandes richesses. Toi, tu iras en paix vers tes pères, tu seras enterré après une heureuse vieillesse. A la quatrième génération, ils reviendront ici; car l'iniquité des Amoréens n'est pas encore à son comble. 
                                                                          
Quand le soleil fut couché, il y eut une obscurité profonde; et voici, ce fut une fournaise fumante, et des flammes passèrent entre les animaux partagés.

Il y au milieu de ce passage la fameuse histoire dans laquelle Dieu promet la terre de Canaan à Abraham, du Nil à l’Euphrate, d’ici à là-bas. Nous sommes ici encore dans la genèse, et les thèses racistes et les velléités destructrices du Deutéronome, ne sont pas encore d’actualité. Nous discuterons de la question de la terre promise plus tard. Ce n’est pas notre propos pour le moment. En réalité, 4000 ans après qui sera capable de dire ce que Dieu a dit à Abraham. C’est perdu à tout jamais. Ici l’on voit s’esquisser l’idée que les hébreux reviendront dans le coin accomplir une petite vengeance divine. Laissons cela pour l'instant.
Ne reste que ces quatre temps.

Donc évidement il existe déjà des explications à ce partage des animaux. Certains disent que c’est pour marquer l’alliance. Dans les époques anciennes, chacun prenait la part d’un sceau qu’on partageait en deux.
Chez les grecs, le mot « symbole » était au sens propre et originel un tesson de poterie cassé en deux morceaux et partagé entre deux contractants. Le symbolon était constitué des deux morceaux d'un objet brisé, de sorte que leur réunion, par un assemblage parfait, constituait une preuve de leur origine commune et donc un signe de reconnaissance très sûr. Le Christ pour sceller la « nouvelle alliance » rompt le pain et bois le sang.
Ainsi le texte, pour signifier ce qui est habituellement traduit par le mot « Alliance » utilise une tournure signifiant l’acte de couper. Ainsi la bible de chouraqi propose-telle « trancher un pacte »
Cependant l’idée pose un problème sémantique, le mot alliance suppose l’union quand le mot trancher suppose la séparation. C’est d’ailleurs ainsi que c’était réglé le problème avec Lot, par la séparation, la mise en place de limites pour chacun. La création de la première frontière. Parce qu’avant de passer une alliance avec Dieu, Abraham en avait passé une avec Lot, comme il en repassera une autre avec Abimélek suivant le même schéma : conflit, palabres puis accord.  Ainsi le mot alliance est inadapté à rendre compte de ce qui se passe ici. Pire il fait littéralement contresens : la séparation n’est pas l’union. Encore si l’on avait parlé d’accord, parce que le mot accord, présuppose l’idée qu’il y désaccord donc conflit. L’accord est le moyen de trancher le conflit, c’est pourquoi l’épée est un des symboles de la justice,  Ici pour Abraham et Lot en édictant des règles, des règles qui sont justement des règles de partage. L’insuffisance des ressources conduisant à la nécessité de contrôler la façon dont on les consomme, donc comme on les partage. La question qui devra se poser sera donc de savoir où est alors le conflit avec Dieu ? Et si l’alliance avec Lot est une séparation de Lot et d’Abram, l’alliance avec Dieu, n’est-elle pas une séparation d’avec Dieu ?

D’autres disent que c’était coutume habituelle de faire lors d’un contrat, un sacrifice sanglant dans lequel on partageait les animaux et les signataires marchaient au milieu des dépouilles dans le sang des bêtes. C’était alors comme une signature dans le sang. Nous sommes des époux de sang dira sa femme à Moïse, lors qu’elle impose la circoncision de leur fils. Le mariage en climat islamique, est marqué par un rituel sanglant, dans lequel on verse le sang d’un animal qui, in fine, servira à alimenter la noce. La taille de l’animal qu’on y immole marque la richesse de la fête.

Pourtant le texte ne parle pas de sang, pas plus qu’il ne parle de sacrifice. Il est dit d’Abraham qu’il partage certains animaux et qu’il n’en partage pas d’autres, mais il n’est pas question de sang. Aussi si l’alliance doit être signée dans le sang, il semble qu’il manque le principal ingrédient. La notion de sacrifice n’est pas même présente, Abram demande un signe et l’acte d’Abram consiste à permettre la réponse divine.

Une explication rabbinique va nous rapprocher de la vérité : si Abraham ne partage  pas les oiseaux, c’est simplement qu’ils n’ont pas de prépuce et qu’ils ne peuvent pas être coupés, ainsi le partage des animaux symbolise la circoncision. Explication tout à fait convaincante, puisque la séquence suivante verra Dieu demander la circoncision de tous les mâles en condition de la même promesse.  Or cette succession temporelle dans les séquences bibliques doit nous interpeller : il ne faut pas voir dans le partage des animaux une scène symbolisant la circoncision, mais bien voir la circoncision comme symbolisant le partage des animaux.
Nous avons parlé de la circoncision comme le mime de la castration, en disant que la castration était le renoncement au pouvoir. Nous pouvons ici élargir notre définition et dire que ses trois séquences que sont le partage des animaux, la circoncision et le sacrifice d’Isaac reflètent une seule et même chose que nous nommerons castration. Le mot castration pose en lui-même un problème en cela qu’il représente une violence difficilement acceptable, de sorte que dire de l’être humain qu’il est castré sera probablement intolérable pour beaucoup. Le mot différenciation aurait sans doute été mieux perçu mais il ne rend pas compte de la souffrance que la castration induit chez l’enfant.

lundi 7 janvier 2019

L'énigme de Samson


L’énigme de Samson 

 Nous allons nous intéresser à une petite énigme connue sous le nom d’énigme de Samson : A l’occasion de son mariage, Samson pose aux invités de la noce une énigme dans le but de leur tendre un piège. L’énigme dit ceci : " De ce qui mange est sorti ce qui est mangé, du fort est sorti le doux[1] ". Nous connaissons la réponse qu’en a donnée Samson : quelques temps auparavant, il a tué un jeune lion, revenant sur les lieux peu après, il découvre qu’un essaim d’abeilles y a fait du miel, et qu’ainsi du fort lion est sorti le doux miel. Pourtant, les invités de la noce ne pouvaient en aucune façon trouver la réponse, jamais personne en effet n’a vu sortir du miel d’un lion, pas plus d’une carcasse de lion. L’énigme ne pouvait être résolue que par celui qui connaissait la scène. Qui croira alors que la réponse donnée par Samson soit la vraie réponse à l’énigme ? Nous sommes dans un conte, la question formulée par l’auteur ne peut nullement être adressée aux personnages du conte qui sont bien incapables de répondre autrement que par les mots qui sont mis dans  leur bouche. L’énigme ne s’adresse pas aux convives mais bien au lecteur et seul un lecteur pressé croira que la Bible, censée rendre compte de la relation des hommes avec le Dieu-Tout-Puissant, puisse proposer une énigme qui se réduit à cette explication absurde. Le lion symbolise la force, le miel symbolise la douceur, certes, mais l’un et l’autre ne sont que les images à partir desquelles Samson formule la question, ils n’en sont pas pour autant la réponse puisque cette réponse serait alors insensée. Samson passe ici pour un âne puisqu’il pose une question dont il ne connait pas la réponse. De nombreux auteurs ont cherché à comprendre le sens de tout cela, mais la plupart ne commente que l’allégorie,  la transformation du lion en miel, et non l’énigme elle-même, comme si tous s'étaient laissés piégé par le texte et prenaient pour argent comptant la réponse de Sanson, chacun y allant de son interprétation comme confirmation de l’idéologie qu’il défend. Ainsi Saint Augustin propose que " de la bouche du lion mort, c’est-à-dire de la mort de Jésus-Christ, qui se couchant sur la croix, s’est endormi comme un lion, est sorti un essaim d’abeilles, c’est-à-dire une multitude innombrables de chrétiens[2]". Une façon de voir l’énigme comme une métaphore qu’on peut appliquer à tout ce qui se transforme du fort vers le doux : les Philistins qui seront vaincu, Samson qui de fort deviendra doux lorsqu’il aura perdu ses cheveux, le travail des écritures qui nous transforme et nous conduit vers la douceur etc… Sauf que l'énigme ne parle ni de lion ni de miel et que ces réponses escamotent la première partie : du mangeur est sorti le mangé.
Lorsqu’on lit le texte, la première chose que l’on comprend, c’est qu'en tuant le lion, Samson s'est approprié sa force. Le lion comme le miel sont associés à Dieu, le premier en tant que roi, le second en tant que nourriture des dieux, ce qui s’accorde avec la nature solaire de Samson, son nom vient de l’hébreu "shimshôn", ce qui signifie "fils du soleil". Nous le verrons également au milieu du feu, des blés et des renards, sa couleur est celle de la flamme. L’énigme que pose Samson ne peut alors que renvoyer à la divinité elle-même.
"De ce qui mange est sorti ce qui est mangé ". L’image ici est-celle de Saturne (Cronos) le Dieu qui dévore ses propres enfants, et plus précisément celle de l’Ouroboros, représenté par un serpent en forme de cercle qui s’engendre et se dévore lui-même. On objectera que l’Ouroboros ne fait pas partie de l’univers biblique, pourtant les phéniciens le connaissaient puisqu’ils en firent des représentations sans doute inspirées de traditions égyptiennes. Mais cela n’est même pas nécessaire, le symbole, lorsqu’il représente les grandes structures universelles, peut resurgir partout et en tout temps comme en atteste la présence de l’Ouroboros sur d'autres continents puisqu’il était connu aussi bien des aztèques que des chinois.
Il est le symbole du cycle éternel de la nature, du temps qui se répète sans cesse, n’ayant ni début ni fin et visible à travers les saisons, le cycle jour-nuit etc... Il est le début et la fin, car même si la mort ou la destruction interrompt le destin de chaque créature, il est l’espoir d’une renaissance permanente du monde. Il est le symbole de la totalité telle qu’on la voit à l’œuvre dans le cycle de la vie et de la chaîne alimentaire.
Si personne n’a jamais vu un essaim d’abeilles sortir du cadavre d’un lion, nous savons que dès que la mort intervient, une foultitude de créatures, plus microscopiques les unes que les autres, viennent se mettre au travail pour disséquer, digérer les chairs en putréfaction, et les réintégrer ainsi dans le grand cycle de la vie. Ainsi du cadavre naissent à nouveau insectes et végétaux, fleurs et pourquoi pas du miel. Nous avons donc là l’image de la vie qui se nourrit de la mort des êtres vivants. Ainsi la mort succède à la naissance et ces cycles, éternellement répétés, permettent à la vie de se renouveler, c’est-à-dire, produire sans cesse du nouveau. Cette faculté que porte la vie de se détruire elle-même pour se renouveler est probablement la cause de toute violence, en particulier de la violence humaine, puisque l’être humain, partie intégrante de cette nature qui vit de la mort de la vie, est lui-même sans cesse en train de tuer pour vivre. La première violence n’est-elle pas la mort ? Mort nécessaire à la vie même. Admettons que Dieu soit amour, il faut aussi admettre que Dieu est violent, voir hyper-violent, puisque si la moitié de son activité consiste à créer la vie, il passe l'autre moitié à la détruire, ainsi tout ce qui nait, meurt.
Lorsque les aztèques fournissaient des sacrifices humains pour donner de l'énergie au soleil afin qu'il poursuive sa course dans le ciel, ne faisaient-ils pas que se conformer à cette idée, que la vie se nourrit de la mort ? Lorsque les israélites pratiquaient des sacrifices complets faisant consumer entièrement l'offrande par le feu, il s’agissait de nourrir la divinité qui s’en pourléchait les babines. Ainsi, lorsque les parents de Samson offrent un sacrifice, ils voient l'ange de Dieu s'élever dans le feu.
On peut aussi croire que ce qui arrive aux individus arrivent également aux peuples : ils naissent, grandissent, se développent, périclitent et disparaissent, ce que le Coran affirme à plusieurs reprises : " Si vous vous dérobez, Dieu fera appel, pour vous remplacer, à un autre peuple qui ne vous ressemblera nullement.[3] ".
Passons maintenant à la deuxième partie de l'énigme "Du fort est sorti le doux". Lorsqu'on lit ça, on pense immédiatement au Yi-king, le livre des mutations. Les changements s'y effectuent au gré des transformations du Yin et du Yang. Le fort et le doux sont un couple d’opposés et les alternances et les mutations de ces deux énergies y engendrent le monde. Vous allez dire que le doux n'est pas l'opposé du fort mais l'opposé du dur, de même que l'opposé du fort n'est pas le doux mais le faible. Sauf que fort et doux sont de même nature : l'excès de fort donne la dureté comme l'excès de douceur donne la faiblesse. Ainsi l'abbé A. Calmet dans son "Commentaire littéral sur l'Ancien et le Nouveau Testament", écrit, je cite : "On peut conserver l'allusion qui se remarque dans le Texte en traduisant : Du mangeur est sorti le manger, et du dur, de l'amer, du fort, est sorti le doux"[4].
Le couple d’opposés fondamental c’est Adam et Eve, le fort et la douce.  La formule de Samson est alors une image de la différenciation, c’est-à-dire de l’autre moyen, après les cycles de la vie et de la mort, de créer le monde à travers la diversité. A partir du néant se crée le haut et le bas, le proche et le lointain, le chaud et le froid, le sec et l’humide, aucun opposé ne peut exister sans l’existence de l’autre et rien ne peut exister qui ne soit la résultante de qualités opposées. Ainsi du fort sort le doux, et la vie du néant.
C'est la naissance de la dualité sans laquelle rien n'existe.

Nous retrouvons ici notre ouroboros, car : "La forme circulaire de l'image a donné lieu à une autre interprétation, l'union du monde chtonien, figuré par le serpent, et du monde céleste figuré par le cercle. Cette interprétation serait confirmée par le fait que l'ouroboros, dans certaines représentations, serait moitié noir moitié blanc. Il signifierait ainsi l'union de deux principes opposés, soit le ciel et le terre, soit le bien et le mal, soit le jour et la nuit, soit le Yang et le Yin chinois, et toutes les valeurs dont ces opposés sont porteurs.[5]"
La solution de l’énigme de Samson est donc là, l’Ouroboros, c’est-à-dire la vie qui se construit par le renouvellement et la différenciation. Samson n’est-il pas mandaté par Dieu pour renouveler la société philistine en détruisant ses élites ? De plus, ses aventures ne sont-elles pas le fruit d’un immense problème de relation avec les femmes ? Qui mieux que Samson pour rendre compte à la fois du destin tragique des civilisations, qui comme tout ce qui est vivant est destiné à la mort, et de l’éternel combat entre le féminin et le masculin, qui, lorsqu’ils sont unis donnent naissance à la vie, et lorsqu’ils sont désunis entrainent morts et catastrophes. Samson n’est pas tout l’ouroboros, il est seulement le moment où le serpent qui engendre le monde, mange ses propres enfants pour toujours et à nouveau, le renouveler.
On va donner ici la solution à une autre énigme : Pourquoi l’Ouroboros est-il représenté avec quatre pattes ? Parce que l’œuvre différenciatrice, fondée sur la différence des sexes crée la latéralité, c’est-à-dire le fait que notre être soit divisé en deux moitiés symétriques .Ainsi par exemple, l’huitre, qui est un hermaphrodite complet, change de sexe d’une saison à sur l’autre, mais est un animal informe. Le lombric lui, possède les deux organes génitaux et se reproduit tête-bêche, mais il n’a développé qu’un organisme en forme de tube. Il n’y a que l’escargot, qui commence à développer une coquille qui tourne en rond, et deux yeux en forme de tentacule, première prise de conscience de la droite et de la gauche, pour aller ensuite vers la séparation des sexes.
La reproduction sexuée tresse le monde dans un entrelacs de formes de plus en plus complexes et de couleurs chamarrées. Qu'il suffise de comparer la tristesse du sol lunaire à la féerie du monde terrestre !
Nous allons parler un autre jour du temple du roi Salomon et de ces fameuses colonnes, dont chacune nous allons le voir, représente un sexe, et qui sont surmontés par des chapiteaux ainsi décrit : Il fit des treillis en forme de réseaux, des festons façonnés en chaînettes, pour les chapiteaux qui étaient sur le sommet des colonnes, sept pour le premier chapiteau, et sept pour le second chapiteau. Il fit deux rangs de grenades autour de l'un des treillis, pour couvrir le chapiteau qui était sur le sommet d'une des colonnes; il fit de même pour le second chapiteau. Les chapiteaux qui étaient sur le sommet des colonnes, dans le portique, figuraient des lis et avaient quatre coudées. Les chapiteaux placés sur les deux colonnes étaient entourés de deux cents grenades, en haut, près du renflement qui était au-delà du treillis; il y avait aussi deux cents grenades rangées autour du second chapiteau.  (1 roi 7:17-20)

La grenade, le fruit fait de mille fruits dans des entrelacs végétaux, des chainettes, la vie quoi.
La différence de genre, c'est la diversité et la singularité. C'est ce qui fait de nous des êtres uniques en rien interchangeables avec un autre. Ce point est clairement exprimé dans le texte : Samson avait fixé un enjeu à la résolution de l'énigme, il avait dit "si vous la découvrez, je vous donnerai trente chemises et trente vêtements de rechange"[6]. Les vêtements représentent la personnalité.  Ici ils sont subdivisés en deux catégories, les chemises sont les vêtements d'apparats, c’est-à-dire la personnalité  telle qu'elle est représentée à l'extérieur, et les vêtements de rechange sont les sous-vêtements, ils relèvent de l'intime, de la personnalité vécue de l'intérieur telle qu'elle est seule à se connaitre.
Samson pour payer son dû va tuer trente gars et les dépouille de leurs vêtements, c'est à dire de leur personnalité, et les donne à d'autres, comme si l'on pouvait les interchanger, parce que c'est sans importance, lui est égal à lui, il n'y a pas de différence. D'ailleurs, quand Samson quitte la noce, on donnera sa fiancée à l'un de ses proches. Ça fait pareil. Et quand Samson retourne réclamer sa promise le père lui dira : Est-ce que sa jeune sœur n'est pas plus belle qu'elle ? Prends-la donc à sa place. Il n'y a pas eu de mariage, la rencontre entre les sexes n'a pas lieu, donc la différenciation ne peut se faire.



[1] Juges 14.14
[2] Œuvres complètes de Saint Augustin –Sermon 364 - Tome 19 p. 330
[3] Coran 47.38
[4] "Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament" Augustin Calmet p.223 Josué, les juges, Ruth. 1711
[5] DDS Ouroboros p.716
[6] Juges 14-12

Samson et les portes de Gaza. Visite à Hébron.

     Samson et les portes de Gaza. Visite à Hébron. Avant que Samson n'écroule les colonnes du temple, préfaçant les attent...